Le Bobësch, future victime d’un contournement ?

Une forêt entre Bascharage et Sanem en pleine actualité ! Entretien avec Roger Schauls, biologiste, au Bobësch (Luxembourg)

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Voulez-vous nous dire un mot sur votre parcours ?

Roger Schauls: Je suis biologiste spécialisé en botanique axé sur les forêts et j’ai travaillé plus de 30 années comme bénévole au Mouvement écologique qui est une organisation de protection de l’environnement et de l’humain.

Avant d’aborder le sujet du Bobësch pouvez-vous nous dire comment vous définiriez une forêt ?

R.S. : Une forêt est un écosystème des plus élaborés et des plus perfectionnés sur la terre ferme. Les interactions entre les différents êtres vivants d’une forêt sont d’une complexité extraordinaire. Ces interactions sont d’autant plus fines et plus complexes que cet écosystème a un âge avancé. C’est d’un côté l’âge qui compte mais aussi la surface. Plus la surface est importante, plus il peut s’établir un milieu un peu particulier qui est vraiment typique des grandes surfaces forestières.

La forêt du Bobësch s’épanouit sur quelle surface ?

R.S. : La forêt du Bobësch n’est pas d’une grande superficie, quelques dizaines d’hectares, mais elle fait partie d’un massif plus long, qui est le Zämerbësch. Plusieurs facteurs donnent la valeur d’une forêt : la superficie, l’âge et sa gestion, cette dernière fait de nos bois des forêts secondaires. C’est-à-dire des forêts fortement transformées par l’homme. Ces forêts ont tout de même un grand intérêt, une forêt d’une dizaine d’hectares reste un écosystème d’une dizaine d’hectares, de même qu’une forêt d’un millier d’hectares. Les interactions dans l’une ou dans l’autre ont les mêmes bases, bien que la biodiversité augmente avec la superficie.

L’intérêt des forêts en Europe n’est pas seulement en rapport à leur surface. Il faut prendre en compte les interactions qu’il y a eu pendant des millénaires sur ces surfaces et qui ont conduit à des spécificités différentes. En Europe, mis à part la forêt de Białowieża en Pologne, nous n’avons plus de forêt primaire. Mais les forêts secondaires, si elles sont bien adaptées à leur milieu comme celle-ci, sont d’un grand intérêt, il faut les préserver !

Le maillage entre les différents bois a également son importance ?

R.S. : Justement, c’est encore un autre aspect, c’est-à-dire que le maillage entre les forêts d’un côté et également avec les terrains ouverts d’autre part, leurs interactions sont très importantes. Bien géré, toutes ces petites frontières font qu’il y a un milieu spécifique le long des bords forestiers si elles touchent à des surfaces ouvertes. C’est le cas du Bobësch. Ce dernier fait partie d’une longue bande forestière, il s’agit d’un grand et important couloir écologique permettant la migration des animaux et de plantes.

Combien de temps est nécessaire pour que se mettent en place des interactions d’une forêt ancienne ?

R.S. : Cela ne se fait évidemment pas juste en plantant des arbres quelque part. Prenons l’exemple de la plantation d’une forêt de compensation qui se trouve à quelques kilomètres d’ici. Lors de l’aménagement de la collectrice du sud, une forêt mixte de chênes et charmes (chênaie-charmaie) de quelques hectares avait été coupée. Afin de compenser cette forêt perdue, il a été planté des essences endémiques et dans les règles de l’art un boisement d’une surface aux dimensions supérieures à celle qui avait été abattue. Actuellement ces chênes font 10-15 mètres de haut. Ces plantations, âgées de 30 à 35 ans, nous permettent de constater l’absence du cortège floral qui fait partie d’une vieille forêt.

Il faut savoir que des terres boisées comme le Bobësch sont en place depuis plusieurs siècles, la forêt était toujours là. Durant tout ce temps les arbres ont été plus ou moins coupés, mais le cortège floral, herbacé et autres, a été préservé. Ces terres ont toujours été un milieu plus ou moins forestier. Ce n’est donc pas comparable ou remplaçable par des plantations en zone ouverte comme par exemple des terres agricoles fortement artificialisées par les engrais, le labour, etc..

Lorsque l’on replante des arbres, on oublie souvent tous les autres participants de l’écosystème forestier. Il s’agit de toutes les petites plantes caractéristiques des “Old-Growth Forest” (forêts anciennes). Leur présence indique qu’une forêt a au moins entre 200 à 300 ans. Tous ces végétaux vont manquer aux nouvelles plantations sur des terres agricoles. Pourquoi ? Parce que toute cette végétation spécifique va être dispersée par la faune comme les fourmis, ou beaucoup d’espèces florales du sous-sols forestiers voyagent par des stolons, des rhizomes. Et cela peut prendre beaucoup de temps pour atteindre ces nouvelles forêts de compensation d’autant plus que des couloirs de transit sont souvent absents.

 » Lorsque l’on replante des arbres, on oublie souvent tous les autres participants de l’écosystème forestier. « 

Et pourquoi ne peut-on pas transporter ce cortège floral sur les nouveaux lieux de compensation ?

R.S. : Pour vous donner une idée de la complexité de ces écosystèmes : 1 cm cube de terre forestière contient entre 20 et 22 km de champignons mycorhiziens (N.D.L.R. Les champignons mycorhiziens ont la particularité d’entrer en symbiose avec les racines de plantes). Alors imaginez transporter ce biotope sur un sol qui a été fortement transformé par l’homme, une terre où toutes les qualités forestières requises sont absentes. Cela ne fonctionne pas. Prenons l’exemple des surfaces ouvertes de type herbage, les herbes sont des plantes relativement petites qui craignent surtout l’ombre des arbres. Alors les racines de ses herbes sécrètent des substances anti-mycorhiziennes qui empêchent ou du moins freinent le développement des champignons mycorhiziens typiques des milieux forestiers. Il faudrait donc beaucoup de temps pour que le sol se transforme. On ne peut donc pas compenser un milieu tel que la forêt, qui est un milieu avec d’innombrables interactions complexes et longues, en le transposant dans un milieu ouvert.

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1 centimètre cube de terre forestière contient entre 20 et 22 kilomètres de champignons mycorhiziens.

Quelles interventions humaines sont souhaitables ?

R.S. : L’homme a toujours eu besoin du bois des forêts, depuis longtemps il abat des arbres pour se chauffer ou pour la construction… Maintenant nous avons des techniques d’abattage très performantes, celles-ci nous permettent d’augmenter considérablement la quantité de coupe. Évidemment les forêts doivent aussi produire un peu de bois, cela reste un matériel très important, surtout si l’on pense aux constructions de type durable. Mais ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est de changer le milieu à l’intérieur des forêts. C’est-à-dire de réaliser de grandes trouées dans la canopée. Si l’on doit couper des arbres, il faut le faire avec précaution en n’ouvrant pas trop la canopée afin que les rayons du soleil n’arrivent pas au niveau du sol, le dessèche et donc perturbe le milieu forestier typique fait de fraîcheur, d’humidité et d’une luminosité faible auxquelles sont adaptés les plantes et les animaux de la vie forestière. D’ailleurs, si l’on veut prélever du bois, faisons-le dans nos forêts plutôt que de l’importer d’endroits lointains où l’on ne sait pas comment les gens travaillent. Par ailleurs, je plaide pour garder des surfaces intactes, c’est-à-dire où l’homme ne pénètre pas du tout. On les laisse en évolutions libres, pour voir la forêt évoluer en l’absence humaine.

Est ce qu’il existe ce genre de forêt au Luxembourg ?

R.S. : Nous avons un programme qui s’élabore depuis une vingtaine d’années. Il prévoit d’avoir 5 % de nos forêts en libre évolution. Et ceci en relation avec les milieux physiologiques correspondants. Toutes les associations végétales endémiques au Luxembourg doivent être représentées à 5 % chacune et par surface de minimum 50 Hectares, ceci dans le but de ne pas avoir trop d’effet de lisière.

Quelle est la situation actuelle du Bobësch? Le Bobësch a 150 ans, il s’agit d’un bois relativement jeune, selon vous quel est son intérêt écologique ?

R.S. : Le Bobësch est une association végétale très rare au Luxembourg. C’est une chênaie – charmaie. Le chêne pédonculé et le charme sont les espèces dominantes, caractéristiques de ces associations forestières établies sur les sols très lourds (limoneux). En outre, nous avons encore 4-5 autres essences forestières présentes, mais disons à un degré moindre. C’est une forêt très étagée, bien structurée avec deux strates d’arbres, deux strates arbustives et puis la strate herbacée. Quand on pénètre cette forêt vous n’allez pas voir de dégâts majeurs dus à la sécheresse. Pourquoi ? Parce que c’est une forêt bien établie sur un sol qui lui convient parfaitement. Ce bois est très structuré, très diversifié, il supporte bien les excès de chaleur et de sécheresse comme nous les avons connus cet été. Plus loin dans les forêts de hêtres, qui vivent sur sols lourds, vous allez voir énormément de dégâts car bien adaptés à des sols sableux, ils souffrent ici sous la sécheresse et de la chaleur des dernières années.

Le Bobësch ne fait pas partie du programme des 5 % en libre évolution, a-t-il tout de même de l’intérêt ?

R.S. : Cette forêt a un grand intérêt par sa rareté et par le fait qu’elle est bien établie. Il faut aussi rappeler que l’espace du Zämerbësch a été déclaré zone Natura 2000. Alors que la partie du Bobësch a une valeur, je pense pouvoir dire supérieure du point de vue écologique, alors qu’elle n’a pas été prise en compte lors des sélections des zones Natura 2000.

Arbre de la forêt du Bobësch

A la découverte du Bobësch

Après notre entretien, Roger Schauls nous a fait le plaisir d’une balade commentée. En voici quelques impressions.

L’intérêt écologique de cette forêt ne fait pas de doute. Nous avons découvert un bois magnifique, une canopée dominée par les chênes pédonculés, suivie par les charmes. Ces deux espèces vivent côte à côte mais les chênes étant 5 à 6 mètres plus haut. Ici et là des frênes, mais bien plus remarquable, des érables champêtres dont certains ont l’âge de la forêt. Celle-ci est à de multiples strates, car tout est vert du sol à la canopée. Culminant à 4 ou 5 mètres nous trouvons l’aubépine, le noisetier… et le formidable lierre qui est aussi à l’aise comme couvre-sol que comme grimpeur dans les cimes. Au sol, on aperçoit une abondante végétation herbacée. Régulièrement, des arbres morts rythment ce paysage forestier, de véritables hôtels à insectes et à champignons. Ces reliques sont paradoxalement le signe de la bonne santé de cette forêt qui malgré la sécheresse catastrophique de cette année, ne montre pas de signes de souffrance. La survie du Bobësch est suspendue à une décision politique… Plus que jamais la planète a besoin de l’écosystème “ forêt”.

Le Bobësch, un lieu à visiter avec le respect qui s’impose et les sens en éveil.

Le Bobësch, outre son intérêt écologique, reste le seul poumon vert accessible aux riverains, c’est pourquoi une association citoyenne (BIGS) s’oppose à ce contournement.

Récemment le gouvernement luxembourgeois a donné le feu vert pour le démarrage des travaux de contournement. Est-ce que la forte mobilisation citoyenne va faire abandonner ces travaux anachroniques?

L’actualité de cette résistance: https://www.bigslu.net/

Entretien réalisé par Céline Bost et Luc Koedinger, membres de Canopée, coopérative en agroforesterie. (8 septembre 2022)